La suspension des activités académiques dans plusieurs établissements publics d’Enseignement Supérieur et Universitaire de Goma et Bukavu ouvre un débat qui dépasse désormais la seule confrontation institutionnelle entre Kinshasa et les autorités de fait de l’AFC/M23. Derrière la bataille autour de la légalité des nominations opérées dans ces établissements se trouve une autre question, peut-être plus fondamentale : que deviennent les étudiants, les enseignants, les chercheurs et l’ensemble du personnel universitaire concernés par cette décision ?
Par un arrêté ministériel daté du 20 Août 2026, le ministère de l’Enseignement Supérieur, Universitaire, de la Recherche Scientifique et des Innovations a suspendu jusqu’à nouvel ordre les activités académiques dans onze établissements publics de Goma et Bukavu. Une exception est prévue pour les étudiants finalistes de l’année académique 2025-2026.
Cette mesure intervient après les nominations effectuées par l’AFC/M23 à la tête de plusieurs institutions universitaires. Kinshasa considère ces désignations comme dépourvues de valeur juridique, estimant que les établissements publics d’Enseignement Supérieur demeurent sous l’autorité exclusive de l’État congolais.
L’UNIGOM défend la continuité de l’université
C’est dans ce contexte que l’Université de Goma (UNIGOM) réaffirme son attachement à sa mission académique. Pour l’institution, l’éducation constitue un droit inaliénable et ne devrait pas être mêlée aux conflits politiques.
L’UNIGOM entend ainsi préserver ses principales missions : l’enseignement, la recherche, le service à la communauté et l’innovation.
Pour elle, les bouleversements politiques et sécuritaires ne devraient pas faire disparaître la vocation première de l’université :
« L’Université reste l’Université quel que soit le contexte », soutient-elle en substance.
Une position qui peut se comprendre au regard de la nécessité de protéger le parcours académique de milliers de jeunes Congolais. Mais elle soulève également une interrogation institutionnelle majeure : jusqu’où peut aller l’autonomie académique lorsqu’une université publique est confrontée à une décision prise par son autorité de tutelle ?
Mais que deviennent les étudiants ?
C’est probablement là que se trouve la véritable question.
Si l’État congolais invoque la défense de l’intégrité institutionnelle, de la légalité et de la valeur nationale des diplômes, a-t-il suffisamment mesuré les conséquences humaines, sociales et académiques de la suspension des activités universitaires ?
Que deviennent les étudiants qui avaient déjà engagé une nouvelle année académique ? Que deviennent ceux qui doivent effectuer des travaux pratiques, poursuivre leurs recherches ou préparer des concours et examens ? Et quel sera le sort des enseignants, chercheurs, assistants et personnels administratifs dont les activités dépendent directement du fonctionnement de ces établissements ?
La décision de Kinshasa peut répondre à un impératif juridique et politique. Mais elle comporte également un coût académique qu’il serait difficile d’ignorer.
Car une année universitaire perdue n’est pas une simple parenthèse administrative. Elle peut entraîner des retards dans les cursus, des difficultés financières pour les familles, une interruption des recherches et, à terme, une fragilisation de la qualité de la formation.
Kinshasa a-t-il tiré les leçons du passé ?
Cette interrogation renvoie inévitablement à l’histoire récente de l’Enseignement Supérieur congolais.
Sous la Deuxième République, les universités zaïroises ont connu des périodes de fermeture et de profondes perturbations. En 1989-1990, par exemple, plusieurs établissements d’enseignement supérieur de Kinshasa avaient été fermés à la suite des troubles étudiants.
Plus largement, l’histoire de l’Enseignement Supérieur au Zaïre a été marquée par des réformes, une forte centralisation et des crises récurrentes qui ont profondément affecté le fonctionnement des institutions universitaires.
Dès lors, une question mérite d’être posée au pouvoir actuel : les autorités congolaises ont-elles réellement pesé le pour et le contre avant de décider de suspendre une année académique dans des établissements qui jouent un rôle essentiel dans la formation de la jeunesse de l’Est du pays ? L’objectif affiché de protéger la légalité des diplômes est légitime. Mais cette protection ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de produire une autre fragilité si les étudiants sont durablement privés d’enseignement ?
Droit à l’éducation contre autorité de l’État ?
La position de l’UNIGOM pose également un autre problème, plus délicat encore.
Oui, l’éducation est un droit. Oui, l’université doit rester un espace de savoir, de recherche et de production scientifique, même en période de crise.
Mais une question demeure : le fait, pour une institution publique, de maintenir ou de revendiquer la poursuite de ses activités malgré une décision de son autorité de tutelle ne peut-il pas être perçu comme une forme de défiance, voire de rébellion institutionnelle, à l’égard du pouvoir légalement établi ?
Et si l’UNIGOM défend aujourd’hui le principe selon lequel l’université ne devrait pas être mêlée aux conflits politiques, pourquoi la même exigence de neutralité institutionnelle n’a-t-elle pas été aussi clairement affirmée lorsque l’AFC/M23 a procédé à la nomination de gestionnaires dans des établissements publics relevant, selon la législation congolaise, de l’autorité de l’État ?
Le gouvernement avait précisément rejeté ces nominations, rappelant que l’occupation d’une partie du territoire ne confère pas à un groupe armé le pouvoir de procéder à des nominations dans les institutions publiques.
Entre légalité et urgence académique, un équilibre à trouver
Le véritable défi pour Le Gouvernement congolais est donc de parvenir à concilier la défense de l’autorité de l’État avec la protection du droit à l’éducation.
Il ne suffit pas de suspendre les activités académiques. Il faut également dire aux étudiants ce qu’ils deviennent, garantir la continuité de leurs parcours, protéger les enseignants et préserver les années universitaires déjà engagées.
La question des diplômes et de leur reconnaissance est tout aussi essentielle. Dans un contexte où l’État veut empêcher la création d’un système universitaire parallèle dans les zones sous contrôle rebelle, il lui revient également de proposer des mécanismes crédibles permettant aux étudiants concernés de poursuivre leur formation sans être les premières victimes de la confrontation institutionnelle.
Car, au bout du compte, les étudiants ne sont ni Kinshasa, ni l’AFC/M23. Ils sont les premiers concernés par cette crise et ne devraient pas en devenir les principales victimes:
» doublement victimes d’ailleurs », comme l’a fait savoir un Chef des Travaux d’une institution académique de la place, réagissant à la publication de la unefm.cd sur cette fermeture.
L’État congolais doit donc répondre à une question simple mais lourde de conséquences : comment défendre la légalité des institutions universitaires sans sacrifier une génération d’étudiants ?
C’est peut-être là que se joue le véritable enjeu de la crise universitaire à Goma et Bukavu : préserver l’autorité de l’État, certes, mais sans perdre de vue la raison même pour laquelle l’université existe, former la jeunesse et préparer l’avenir du pays.
Lionel IPAKALA Y.
