EPSP : Garder les filles enceintes à l’école ; Une société se construit dans sa capacité à accompagner, relever et offrir une seconde chance à ceux qui en ont besoin. ( Tribune de Monsieur Jean-Claude Luvumbu Nieme, Enseignant au Centre des Services Scolaires de Laval au Canada)

La décision d’admettre les filles enceintes dans les écoles en RDC continue de soulever des débats passionnés. Si pour les uns, cette décision vise à cautionner l’ immoralité, d’ autres par contre y trouvent une façon d’offrir une seconde chance aux personnes vulnérables qui en ont plus besoin. Le cas de Monsieur Jean-Claude Luvumbu Nieme, Enseignant au Centre des services scolaires de Laval au Canada qui y a réservé une tribune que nous publions in Extenso.

Dans une société profondément conservatrice comme la nôtre, attachée à des valeurs morales fortes, il est compréhensible qu’une telle mesure suscite des résistances. Mais il est essentiel, aujourd’hui plus que jamais, de faire évoluer nos regards, et d’aborder cette question avec lucidité, hauteur de vue et surtout, beaucoup d’humanisme.
Il ne s’agit pas ici d’encourager l’immoralité ni de banaliser la grossesse précoce. Il s’agit de rappeler une vérité fondamentale : une société ne se grandit pas en rejetant les plus vulnérables. Elle se construit dans sa capacité à accompagner, relever et offrir une seconde chance à ceux qui en ont besoin.

Que gagne-t-on réellement à exclure une fille enceinte du système éducatif ? Rien. Absolument rien. Bien au contraire, on l’expose à un avenir encore plus incertain. On l’enferme dans un cycle de précarité, d’exclusion sociale, de dépendance économique, et parfois même de désespoir profond. Cette exclusion est une double peine : d’abord le choc d’une grossesse non désirée ou non préparée, ensuite la perte du seul outil qui aurait pu lui permettre de se reconstruire; l’éducation.
Pire encore, cette sanction est rarement équitable. Le jeune garçon, souvent également responsable de la grossesse, poursuit tranquillement sa scolarité, sans être inquiété. Cette injustice flagrante illustre une réalité sociale biaisée, dans laquelle le poids de la faute repose toujours sur la fille.

Quid de la posture de l’église catholique?

A notre avis, le fait de rejeter ces filles enceintes au nom de principes moraux peut sembler cohérent à première vue, mais ce choix entre en contradiction avec la mission spirituelle de l’Église elle-même, qui est d’unir plutôt que de diviser, de relever plutôt que de condamner. Car, que vaut une morale qui oublie la miséricorde ? Que reste-t-il de l’Évangile si l’amour du prochain s’arrête là où commence le scandale social? Le Christ, dans son enseignement n’a jamais rejeté les pécheurs. Il les accueillait, les écoutait, les guérissait, avec tendresse et compassion. S’il devait aujourd’hui franchir la porte d’un établissement scolaire, choisirait-il de chasser la fille enceinte ou de la prendre par la main pour l’aider à se reconstruire ?

Si l’Église choisit de se fermer à ces jeunes filles, ne trahit-elle pas, au fond, le message même qu’elle proclame depuis des siècles?
Imaginons un instant que l’État prenne une décision audacieuse de créer des écoles spécifiquement conçues pour accueillir les filles enceintes, non pas pour les stigmatiser ni les isoler, mais pour leur offrir un cadre adapté, bienveillant et respectueux de leur situation.
Des écoles qui pourraient proposer un accompagnement intégré: psychologique, médical, social en garantissant la continuité de leur parcours scolaire. Et pourquoi ne pas aller plus loin? Leur confier des responsabilités au sein même de ces structures. En faire des actrices de leur propre réinsertion. Ce serait un geste fort, une manière concrète de rendre leur dignité, leur autonomie, et leur droit à l’espoir.
Dès lors, une question se pose : l’Église accepterait-elle de collaborer à une telle initiative? Ou choisirait-elle de s’en détourner une fois encore au nom d’une rigueur morale qui oublie la miséricorde ?

Parmi les craintes fréquemment soulevées dans nos différents espaces de discussion: forums, groupes d’amis figure celle d’un supposé ” «effet d’entraînement»”. Selon cette idée, permettre aux filles enceintes de rester à l’école inciterait d’autres à suivre le même chemin. Mais cette crainte repose davantage sur des perceptions que sur des faits concrets.

À ce jour, aucune étude sérieuse ne prouve que la scolarisation des filles enceintes incite les autres à les imiter. Bien au contraire, les expériences menées dans des contextes ouverts et encadrés montrent que la transparence protège, tandis que le silence entretient les mythes. On observe une meilleure prévention, grâce à des discussions ouvertes et responsables autour de la sexualité et de la santé reproductives. Les établissements mettent en place des programmes de responsabilisation, de soutien psychologique et d’éducation sexuelle.
Les élèves, témoins directs des sacrifices, des difficultés et de la complexité de la maternité précoce, sont souvent davantage dissuadés que tentés.
L’effet d’entraînement ne vient pas de la présence de ces filles dans les classes. Il vient du silence, de l’hypocrisie et du non-dit.

De plus, l’école est un droit et non une récompense. Permettre à une fille enceinte de poursuivre ses études n’est pas une approbation morale. C’est la reconnaissance de son droit à l’éducation. C’est un signal fort: “Tu as fait une erreur, ou tu as été victime. Tu n’es pas rejetée. Tu as encore un avenir. Mais tu dois apprendre, assumer et avancer.”

En définitive, il est temps de repenser notre regard pour bâtir une société où être enceinte ne signifie pas être exclue. Une société où l’éducation ne doit pas être un privilège réservé aux “parfaits” mais un droit inaliénable, même en situation de vulnérabilité.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’avenir d’une fille. C’est la grandeur morale d’une société qui choisit de tendre la main au lieu de tourner le dos.

Jean -Claude Luvumbu Nieme. Enseignant au Centre des Services Scolaires de Laval au Canada

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