Le front Diplomatique est l’arme redoutable de la République Démocratique du Congo pour mettre fin à 30 ans de crise dans sa partie Est. C’est ainsi que Kinshasa ne ménage pas ses efforts pour toute initiative concourant à cette fin .
Près de deux semaines après la signature de accord politique et sécuritaire de paix à Washington DC entre la Republique Démocratique du Congo et le Rwanda à travers les ministres des affaires étrangères de deux pays, DOHA espère à son tour amener l’eau au moulin aux négociations entre, cette fois, les autorités congolaises et les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda.
Arrivées à Doha, capitale du Qatar le 9 juillet dernier, les deux délégations s’ affairent déjà à prendre les taureaux par les cornes pour une partie des discussions ” très déterminantes ” pour chacune des délégations. Si les autres attendent encore le dialogue, les uns considèrent que le dialogue est bel et bien omniprésent le long de cette crise de l’Est de la République Démocratique du Congo avec son cortège de millions des morts que certaines langues n’hésitent à qualifier de “Genocide congolais”.
Luanda, Nairobi, Washington et Doha, il y a peu, en sont autant des preuves. C’est le but de cette chronique de la professeure Madeleine Mbongo Mpasi que les lecteurs de la unefm.cd ont dorénavant pris goût .
Le dialogue est devenu un sujet d’actualité politique nationale. Des internautes ont sollicité que la communicologue s’y mêle aussi. Et nous allons lui consacrer la chronique de la semaine.
- Doha fut un mystère, une photo sortie du néant ce 18 mars 2025 : les Présidents Tshisekedi et Kagame, autour d’un émir en babouches. Nombreuses spéculations sur la Toile, dans tous les sens. L’une retient notre attention : «Kinshasa et Kigali ensemble, donc le dialogue intercongolais devient inutile ». Pourtant, en communicologue, pas de doute : le dialogue a déjà démarré, bien avant l’Accord de Washington du 27 juin. Car, tout dialogue n’est qu’un exercice empirique de relation entre deux unités identitaires. Certes, la science politique vient parfumer l’essence du dialogue en y ajoutant les relents du spectaculaire et du rituel. Mais, ce sont les sciences de la communication qui permettent d’évaluer objectivement un fait de dialogue, en lui conférant l’un de ses trois gradients. Primo : dialogue comme communication entre l’un ou l’autre. Secundo : dialogue comme communication entre l’un et l’autre. Tertio : dialogue comme communication entre l’un dans l’autre.
- En réalité, le dialogue entre l’un ou l’autre se trouve matérialisé, par les rendez-vous manqués de Luanda. Kagame fut absent le 15 décembre 2024 et le M23 le 17 mars 2025. En fait, tous ces acteurs se connaissent bien et se reconnaissent comme identités psychologiques et sociales bien différenciées. L’absence était donc lourde de message. Elle n’était nullement un silence.
- Qu’à cela ne tienne, la séquence de communication qui matérialise ce premier gradient de l’un ou l’autre a fini par s’estomper. Le 23 avril 2025 un communiqué conjoint de Kinshasa avec les rebelles surprend l’opinion. Les acteurs de la crise adoptent une nouvelle modalité de communication, Celle de l’un et l’autre. Le communiqué signé conjointement annonce les couleurs : «dans un esprit de compréhension mutuelle» . Le plus important à retenir a été le sens de la séquentialité, sachant que ce texte constituait le passage du gradient l’un ou l’autre vers le gradient l’un et l’autre. C’est donc la deuxième séquence du dialogue. Les acteurs ont donc évolué. Ils ont fait passer le processus de communication de la disjonction à la conjonction.
- Cela dit, depuis le 10 juillet dernier, il a été convenu la reprise de négociations directes à Doha. Pour de vrai, il est à présent attendu l’avènement du troisième gradient de la communication, une modalité de relation de l’un dans l’autre. C’est le gradient le plus difficile à atteindre. Il doit conduire vers une relation de fusion, survenant après celle de la conjonction. La pratique enseigne que la transition entre le deuxième et ce troisième gradient peut s’avérer long, parfois très long. Pour tout dire, le troisième gradient de la communication pose toujours un problème crucial, celui de la redéfinition de la dimension identitaire des acteurs. Car, autant tous les acteurs étaient souverains au départ, l’un ou l’autre, autant ils se sont rapprochés dans la conjonction de l’un et l’autre, autant ils sont appelés à convertir leur pureté identitaire de départ dans l’union fusionnelle de l’un dans l’autre. Ils deviennent des sociocrates, dotés de «l’intelligence des problèmes sociaux» et portant chacun la voix des défis de nature collective. Le sociocrate est méga-énonciateur, doté d’une voix supérieure à son unité identitaire physique.
- Ainsi notamment, ce dialogue à vocation fusionnelle entraîne les sociocrates de Kinshasa à parler au nom de tous, à la fois du pouvoir et de l’opposition. De même, les rebelles conquérants de terres par la force des armes devraient aussi parler au nom de tous ceux qu’ils ont dû rendre déplacés de guerre. Le présent défi du dialogue déjà amorcé est celui-là : la liste des sociocrates. « Le plus grand intellectuel du monde, même pour les courses il se fait une liste », a dit le scénariste français Jean-Marie Gourio.
Professeur Madeleine Mbongo Mpasi
