Une rencontre fortuite en 2014 avec d’anciens Léopards avait révélé une réalité douloureuse : plusieurs héros du football congolais vivaient dans une grande précarité, malgré les services rendus à la nation. Douze ans plus tard, le souvenir de ces champions de 1974 reste marqué par la disparition de plusieurs d’entre eux.
En 2014, alors que je coordonnais la télévision 2AS, installée dans l’immeuble Febol Market, sur le boulevard du 30 Juin, dans la commune de la Gombe, une rencontre imprévue allait donner une autre dimension à mon reportage.
Je sortais pour réaliser un sujet lorsque je croise Me Makengo. Je lui tends mon micro. Après avoir manifesté son intérêt pour le reportage que je m’apprêtais à réaliser, il me propose plutôt un autre sujet qu’il jugeait plus important.
J’accepte immédiatement.
Il me présente alors quelques-uns de ses compagnons de route : d’anciens Léopards, parmi lesquels des joueurs ayant participé à la glorieuse campagne de 1974 en Allemagne de l’Ouest. Sous un soleil de plomb, leur témoignage allait surtout révéler une profonde amertume.
Le premier à prendre la parole fut Babo Kabasu, ancien défenseur de l’AS Vita Club et membre de la sélection zaïroise mondialiste de 1974. Avec une colère difficile à contenir, il explique qu’ils venaient du ministère du Budget, situé à l’époque sur le boulevard du 30 Juin, pour réclamer l’application d’une décision prise sous le Président Joseph Kabila : celle d’accorder aux anciens joueurs des Léopards une allocation mensuelle de 500 dollars américains.
Selon le témoignage de ces anciens joueurs, cette mesure n’aurait été appliquée que pendant deux mois avant d’être interrompue. Ils mettaient alors en cause, selon leurs déclarations de l’époque, l’intervention de Matata Ponyo, alors ministre des Finances puis Premier ministre.
Au-delà de la revendication financière, Kabasu posait une question qui demeure lourde de sens : comment une décision présidentielle en faveur de ceux qui ont porté les couleurs du pays pouvait-elle être interrompue sans véritable explication ?
Cette rencontre m’avait surtout permis de mesurer l’envers du décor d’une génération qui avait pourtant écrit l’une des plus belles pages de l’histoire du football congolais.
1974 : une génération entre dans l’histoire
En 1974, le Zaïre s’était qualifié pour la Coupe du monde en RFA, après avoir franchi les différentes étapes des éliminatoires africaines, notamment face au Maroc. La même année, les Léopards remportaient la Coupe d’Afrique des Nations, confirmant leur statut de grande puissance du football continental.
Cette équipe reste surtout associée à une génération exceptionnelle, entrée dans l’histoire en devenant la première sélection d’Afrique subsaharienne à disputer une phase finale de Coupe du monde.
Mais derrière les souvenirs glorieux, les images d’archives et les exploits sportifs, une autre histoire s’est écrite : celle de joueurs qui, au soir de leur carrière, ont parfois connu l’oubli, la maladie et la précarité.
Douze Mondialistes de 1974 ont déjà disparu
Sur les 22 joueurs de la sélection zaïroise présente à la Coupe du monde 1974, 12 sont aujourd’hui décédés, tandis que 10 sont encore en vie, selon les informations disponibles dans les témoignages consacrés à cette génération.
Parmi ceux qui nous ont quittés figurent :
- Robert Mwamba Kazadi, décédé en 1996 à l’âge de 49 ans ;
- Ricky Mavuba, décédé en France en 1997, à 48 ans ;
- Mwanza Mukombo, décédé en 2001 à l’âge de 56 ans ;
- Kamunda Tshinabu, décédé en 2002, à 56 ans ;
- Jean Kembo, décédé en 2007 à l’âge de 60 ans ;
- Ilunga Mwepu, décédé en 2015, à 66 ans ;
- Ndaye Mulamba, l’une des grandes figures de cette génération, décédé en 2019 à l’âge de 71 ans ;
- Kilassu Massamba, décédé en 2020 à l’âge de 70 ans ;
- Ndimbi Tubilandu, décédé en 2021 à l’âge de 73 ans ;
- Jean Kalala Ntumba, décédé en 2021 à l’âge de 72 ans ;
- Babo Kabasu, décédé en 2022 à l’âge de 72 ans ;
- Otepa Kalambay, décédé en 2024 à l’âge de 76 ans.
À travers eux disparaît progressivement une partie de la mémoire vivante du football congolais.
Une dette morale envers ceux qui ont servi le pays
Il est certes de la responsabilité de chaque professionnel de préparer sa retraite et d’anticiper les difficultés de l’après-carrière. Mais cette responsabilité individuelle ne saurait occulter les réalités sociales et économiques de la République Démocratique du Congo.
Le cas des anciens sportifs pose ainsi une question plus large : que devient un citoyen qui a consacré ses années de jeunesse à représenter son pays lorsque les projecteurs s’éteignent ?
La question concerne les footballeurs, mais également les anciennes joueuses et les athlètes d’autres disciplines ayant porté les couleurs nationales. L’histoire des Mondialistes de 1974 rappelle surtout que la gloire sportive est éphémère, tandis que la reconnaissance d’une nation devrait, elle, survivre au temps.
Tshisekedi face à la mémoire des anciens Léopards
À l’approche de la participation de la RDC à la Coupe du monde 2026, le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo a reçu un échantillon d’anciens joueurs des Léopards.
Parmi les images les plus marquantes de cette rencontre figure celle de Lobilo Boba, célèbre libero de la sélection nationale, présenté comme l’un des grands défenseurs de son époque. Désormais atteint de cécité, il est venu témoigner, à sa manière, du passage du temps et des difficultés auxquelles certains anciens internationaux sont confrontés.
Cette image est symbolique : pendant que les Léopards d’aujourd’hui rêvent de retrouver la scène mondiale, les derniers survivants de la génération 1974 portent encore les souvenirs d’une époque qui a contribué à construire la légende du football congolais.
Le devoir de mémoire ne devrait donc pas attendre la disparition du dernier Mondialiste.
Ces hommes ont porté le maillot national à une époque où le Zaïre écrivait une page historique du football africain. Ils ont offert à la nation des émotions, de la fierté et une visibilité internationale.
Ils méritent, à ce titre, que leur histoire soit racontée, que leur contribution soit reconnue et que les générations actuelles sachent qui étaient ceux qui, en 1974, avaient ouvert la voie.
À ceux qui sont partis : que la terre de nos ancêtres leur soit légère. À ceux qui restent : que la République ne les oublie pas.
Lionel IPAKALA Y.
