À Kinshasa, la question de la salubrité ne peut plus être réduite à un simple problème de nettoyage des rues ou de répression des contrevenants. Elle renvoie à une question plus profonde : comment faire de la propreté et de l’hygiène une véritable valeur sociale, intégrée durablement dans les comportements du citoyen ?
La formule populaire « Amende eza te, fimbu nde ezali », autrement dit « pas d’amende, mais la chicotte », traduit une approche essentiellement répressive de la lutte contre l’insalubrité. Mais cette méthode est-elle réellement adaptée à une société congolaise qui cherche à construire une citoyenneté fondée davantage sur la responsabilité que sur la peur de la sanction ?
L’expérience de la place Pascal, dans la commune de Masina, mérite à cet égard d’être observée. Après avoir été citée parmi les espaces où l’action des agents du Service National affectés à la salubrité avait permis d’obtenir des résultats visibles, cette place semble avoir progressivement renoué avec les pratiques d’insalubrité longtemps dénoncées par les habitants et les usagers. Ce constat soulève une interrogation fondamentale : peut-on véritablement changer les comportements par la seule contrainte ?
De la répression à l’éducation
La chicotte peut imposer momentanément un comportement. Mais elle ne suffit pas nécessairement à créer une conviction. Elle peut produire la peur de la sanction sans pour autant faire naître le réflexe de préserver son environnement.
Historiquement, la chicotte a constitué l’un des instruments de l’ordre colonial, dans un système où l’administration disposait d’un pouvoir coercitif particulièrement important sur les populations. Transposer mécaniquement ce modèle à une société congolaise indépendante et citoyenne pose donc question.
Le Congolais d’aujourd’hui ne devrait pas avoir besoin d’une présence permanente de l’autorité ou de la menace d’une punition physique pour comprendre qu’une rue, une place publique ou un marché ne sont pas des dépotoirs.
L’enjeu est précisément de passer d’une salubrité imposée à une salubrité intériorisée.
La famille, première école de la salubrité
Cette transformation devrait commencer au sein de la famille. Avant même de découvrir les règlements de la ville, l’enfant devrait apprendre chez lui à ne pas jeter ses déchets n’importe où, à maintenir son environnement propre, à respecter les espaces communs et à comprendre que l’hygiène constitue une responsabilité individuelle et collective.
La propreté devrait ainsi devenir une habitude familiale, au même titre que la politesse, le respect des autres ou la discipline.
L’école comme laboratoire de la citoyenneté
L’école devrait ensuite prendre le relais. L’éducation à l’hygiène, à la protection de l’environnement et à la salubrité publique pourrait être davantage intégrée dans l’éducation civique et dans la vie quotidienne des établissements.
Il ne s’agirait pas seulement d’expliquer aux élèves qu’il ne faut pas jeter les déchets dans la rue, mais de leur apprendre concrètement à gérer leur environnement : tri, collecte, entretien des espaces communs et responsabilité collective. Un enfant qui apprend dès son plus jeune âge à protéger son environnement est appelé à devenir un adulte pour lequel la propreté relève moins de l’obligation que du réflexe.
Et pourquoi pas l’Église ?
Dans une société où les communautés religieuses occupent une place importante dans la vie sociale, l’Église pourrait également contribuer à cette pédagogie citoyenne.
Les lieux de culte, les écoles confessionnelles et les structures communautaires peuvent être des espaces privilégiés pour rappeler que la préservation de l’environnement et le respect du bien commun participent aussi à la responsabilité envers la communauté.
L’objectif ne serait pas de transformer les responsables religieux en agents de contrôle, mais de mobiliser leur capacité de sensibilisation et d’éducation.
L’amende plutôt que la chicotte, mais surtout la certitude de la sanction
Cela ne signifie pas que la puissance publique doit renoncer à sanctionner. Au contraire. Une politique efficace de salubrité nécessite des règles claires et des sanctions réellement appliquées.
Entre l’amende et la chicotte, l’amende apparaît plus compatible avec une politique moderne de responsabilisation du citoyen : elle sanctionne un comportement sans recourir à la violence physique.
Mais une amende rarement appliquée perd elle aussi son pouvoir dissuasif. La véritable efficacité réside donc dans la certitude de la sanction, son caractère équitable et son application à tous, sans distinction.
Il faut également que cette sanction s’accompagne d’une politique cohérente de gestion des déchets : points de collecte accessibles, évacuation régulière, équipements publics adaptés et contrôle des espaces à risque.
Le véritable test : que devient la place Pascal après le départ des agents ?
L’exemple de la place Pascal devrait finalement servir d’indicateur. La réussite d’une opération de salubrité ne devrait pas être mesurée uniquement à la propreté d’un site pendant la présence des agents.
Le véritable succès commence lorsque les citoyens continuent eux-mêmes à préserver cet espace après le départ des agents chargés du contrôle.
Kinshasa n’a donc pas seulement besoin d’agents pour nettoyer ou réprimer. Elle a besoin d’une politique d’éducation à la salubrité, construite dès la famille, consolidée à l’école, relayée par les communautés et soutenue par l’autorité publique.
La chicotte peut faire peur. L’amende peut dissuader. Mais seule l’éducation, accompagnée de règles claires et de sanctions constantes, peut contribuer à transformer durablement les mentalités.
La véritable bataille de Kinshasa n’est donc pas seulement celle de la propreté des rues. C’est celle de la construction d’un citoyen qui considère la salubrité non comme une contrainte imposée par l’État, mais comme une valeur collective et un devoir envers la communauté.
Lionel IPAKALA Y.
