Aérodrome de Kenge: l’ex-ministre des ITP Kimbembe Mazunga accuse

La disparition de l’ancien aérodrome de Kenge, dans la Province du Kwango, relance le débat sur la protection des emprises réservées aux infrastructures publiques en RDC. Kimbembe Mazunga, ancien Gouverneur, ancien Directeur Général et ministre honoraire des Infrastructures, Travaux Publics (ITP), a, dans une réflexion, fait l’historique de cette piste dont il avait accompagné l’aménagement au début des années 2000. Il dénonce son morcellement présumé et sa transformation en espaces résidentiels, qu’il présente comme une illustration du « banditisme foncier » qui menace le patrimoine collectif.
Cette alerte intervient après le récent crash d’un aéronef à Kenge qui a coûté la vie a deux hauts gradés de la justice militaire Congolaise et plusieurs autres congolais. Sans établir de lien direct entre la disparition de la piste et l’accident, l’ancien ministre s’interroge sur la possibilité qu’une infrastructure maintenue en service aurait pu, éventuellement, constituer une solution de secours pour l’appareil en difficulté. Il laisse toutefois aux enquêtes officielles le soin de déterminer les causes exactes du drame. Au-delà de Kenge, Kimbembe Mazunga appelle à préserver durablement les emprises publiques, estimant que leur occupation et leur morcellement privent les générations futures d’infrastructures potentiellement indispensables. La rédaction de la unefm.cd la publie in extenso
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 » Le banditisme foncier  » , un fléau pour notre pays

C’est une triste réalité qui se manifeste par l’occupation, le morcellement et la privatisation anarchique d’espaces qui devraient rester affectés à l’intérêt collectif. » En 2002, alors que nous étions au Gouvernement, avec le professeur Théophile Mbemba, nous nous étions rendus à Kenge pour lancer les travaux d’aménagement de la piste de l’aérodrome », confie Kimbembe. « À l’époque, poursuit-il, la piste faisait environ 900 m de longueur sur une vingtaine de mètres de largeur. Elle était entièrement en terre. Nous avons nous-mêmes atterri sur cette piste et, je dois l’avouer, nous avions une certaine appréhension ». La terre de la piste, fait-il comprendre, n’était pas suffisamment compactée et la piste ne présentait pas encore toutes les garanties d’une bonne assise. « Le pilote nous avait d’ailleurs clairement indiqué qu’il prenait un certain risque, puisque la portance et la compacité de la piste n’avaient pas encore été correctement testées. Nous avons néanmoins atterri et, heureusement, nous avons pu repartir sans incident », narre l’ex-ministre des ITP.
« À la suite de cette visite, en ma qualité de ministre des Travaux publics, j’avais donné des instructions pour que les travaux soient poursuivis et que cette piste soit correctement aménagée. Quelques mois plus tard, je suis retourné à Kenge pour voir l’évolution des travaux. Il avait abondamment plu la veille et toute la nuit. La piste étant située sur un terrain en pente, les eaux de ruissellement avaient fortement dégradé l’ouvrage. Une grande partie de la terre qui avait été mise en place avait été emportée par les eaux », raconte Kibembe.

Et de renchérir « Je pensais cependant qu’une telle infrastructure, située dans le chef-lieu d’un territoire appelé à devenir le centre administratif d’une future Province, serait nécessairement préservée et développée au fil du temps. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour l’aérodrome de Kenge puisse tout simplement disparaître ».
Puis cette nouvelle ahurissante. « Un ami travaillant dans le secteur de l’aviation m’a appris une nouvelle qui m’a profondément choqué. L’aérodrome n’existerait plus, le terrain aurait été morcelé en parcelles et progressivement transformé en lotissement. Des habitations auraient été construites sur la piste et l’emprise même de l’ancien aérodrome. Si cette information est confirmée, nous sommes là devant un exemple particulièrement grave de ce  » banditisme foncier  » c’est à dire la transformation d’une infrastructure destinée à l’intérêt public en propriétés privées, au mépris de sa vocation initiale ».

Cette situation pourrait avoir eu des conséquences dramatiques lors du récent accident d’avion, fait remarquer Kibembe. « Selon les premières informations qui m’ont été rapportées et sous réserve, naturellement, des conclusions officielles des enquêtes , le pilote aurait rencontré des difficultés et aurait tenté de prendre contact avec la tour de contrôle de Kinshasa afin d’être orienté vers une piste ou un endroit approprié pour effectuer un atterrissage d’urgence. Malheureusement, la communication radio aurait été interrompue », révèle le ministre honoraire des Infrastructures et travaux piblics.

Le pilote aurait alors dû rechercher lui-même un endroit où poser l’appareil. Ne trouvant pas de piste aménagée à proximité, l’avion s’est finalement écrasé à Manzamba, un quartier situé à une certaine distance du centre de Kenge. Je laisse naturellement aux enquêteurs le soin d’établir les causes exactes de l’accident, notamment l’état technique de l’appareil, les conditions de vol, les communications et les autres facteurs éventuels.

Mais une question mérite néanmoins d’être posée : si la piste de Kenge avait été maintenue en service, aurait-elle pu constituer une solution de secours pour cet avion ? Nous ne pouvons pas l’affirmer à ce stade. Mais c’est précisément pour éviter ce genre de situation que les infrastructures publiques doivent être protégées, entretenues et conservées.

Ce qui est encore plus incompréhensible, c’est que cette piste continuait, jusqu’à une période relativement récente, à être utilisée par certains avions, notamment ceux des missionnaires. On m’a rapporté que ces appareils arrivaient parfois en soirée. Les équipes au sol étaient alors contactées par talkie-walkie, et des feux étaient disposés le long de la piste afin de servir de balises rudimentaires pour permettre à l’avion d’atterrir.

Cela montre bien que, même si cette infrastructure était sommaire, elle avait encore une utilité réelle pour la population et pour les opérateurs qui desservaient Kenge. La disparition de cette piste ne constitue donc pas simplement la disparition d’une bande de terre. C’est la disparition d’un outil de désenclavement et d’une infrastructure potentiellement stratégique pour la sécurité aérienne.

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Le cas de Kenge doit nous interpeller

Au-delà de cette seule ville, en effet, le pays connaît depuis longtemps un phénomène inquiétant. Des espaces publics, des emprises réservées aux infrastructures, des terrains de sport, des espaces verts, des places publiques et même des équipements collectifs sont progressivement occupés, morcelés puis transformés en parcelles privées. Nous avons malheureusement connu des situations similaires avec certains anciens stades, terrains de jeux et espaces publics qui ont progressivement disparu au profit de constructions et de lotissements.

À l’époque où nous étions enfants et où nous fréquentions l’école, chaque quartier disposait encore d’espaces relativement vastes permettant aux enfants de jouer, aux jeunes de pratiquer le sport et aux habitants de se retrouver. Ces espaces constituaient de véritables poumons sociaux et environnementaux des villes. Aujourd’hui, beaucoup ont dispar »Au fond, le problème est aussi celui de notre rapport à la chose publique. Lorsqu’une emprise réservée à un aérodrome, à une route, à un chemin de fer, à un stade, à un marché, à une école, à un espace vert ou à toute autre infrastructure collective est progressivement occupée et morcelée, ce n’est pas seulement un terrain que l’on perd, c’est une partie de notre patrimoine collectif que nous abandonnons », déplore l’ancien ministre des ITP. Le développement d’un pays, explique-t-il, exige pourtant que certaines réserves foncières soient protégées sur plusieurs générations. « Une infrastructure publique, renchérit-il, ne doit pas être considérée comme une propriété disponible simplement parce qu’elle est momentanément sous-utilisée. Ce qui paraît inutile aujourd’hui peut devenir indispensable demain ».
Kimbembe est d’avis que le drame
de Kenge devrait donc nous servir de leçon car lorsqu’un aérodrome disparaît sous les lotissements, lorsqu’un terrain de sport devient un quartier résidentiel ou lorsqu’un espace vert est progressivement morcelé, ce n’est pas seulement le présent que nous sacrifions.
Nous privons les générations futures des infrastructures dont elles auront besoin.

Kimbembe Mazunga

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