Dans la 82ᵉ tribune de sa série Révolution de la Conscience Révoltée, Jonas Tshiombela interroge la pertinence des appels à la « ville morte » dans une République Démocratique du Congo confrontée à une pauvreté croissante, au chômage massif et à la précarité du secteur informel. À travers une analyse nourrie des réalités socio-économiques du pays, l’auteur met en lumière le dilemme auquel sont confrontés des millions de Congolais vivant au jour le jour : répondre à un mot d’ordre de contestation ou préserver les maigres revenus nécessaires à leur survie quotidienne. Entre engagement citoyen, efficacité des stratégies de mobilisation et impératif de subsistance, cette réflexion invite à repenser les formes de lutte sociale à l’aune des défis actuels de la RDC. La rédaction de la unefm.cd la publie in extenso.
En République Démocratique du Congo, l’appel à une « ville morte » a longtemps été considéré comme une arme de pression politique et sociale redoutable. À une certaine époque, il suffisait d’un mot d’ordre largement suivi pour paralyser l’activité économique, attirer l’attention des autorités et envoyer un message fort aux décideurs.
Mais les réalités ont changé
Une sagesse africaine enseigne que : « On ne demande pas à un homme affamé de choisir entre la faim d’aujourd’hui et l’espoir de demain. » C’est là toute la difficulté des appels à la ville morte dans la RDC actuelle.
Lorsqu’un syndicat appelle ses membres à suspendre le travail pour défendre leurs salaires, leurs conditions de travail ou leurs droits sociaux, il existe un lien direct entre le sacrifice demandé et le bénéfice attendu. Les travailleurs comprennent l’enjeu et acceptent parfois de perdre une journée de revenu pour espérer une amélioration durable de leur situation.
Mais lorsqu’un appel à la ville morte est lancé par des personnes qui ne représentent ni les travailleurs ni les acteurs économiques concernés, la question mérite d’être posée : qui supportera le coût du sacrifice ? Peut-on raisonnablement demander à un vendeur ambulant, à une maman maraîchère, à un taximan, à un motard, à un petit commerçant ou à un journalier de renoncer à son unique source de revenu de la journée sans lui démontrer clairement ce qu’il gagnera en retour ?
La RDC n’est plus celle des années passées. Le chômage touche des millions de jeunes. L’emploi formel demeure rare. La majorité de nos compatriotes survivent grâce au secteur informel. Chaque journée travaillée permet souvent de nourrir la famille le soir même, de payer les frais scolaires des enfants ou d’assurer les soins de santé des proches.
Dans ce contexte, appeler à une ville morte revient parfois à demander aux plus pauvres de porter seuls le poids d’un combat dont ils ne perçoivent pas toujours les bénéfices immédiats.
Une autre sagesse africaine dit : « Celui qui porte les chaussures sait où elles le blessent. » Les stratégies de mobilisation doivent donc tenir compte des réalités vécues par la population. Cela ne signifie pas que toute contestation est inutile. Bien au contraire. La démocratie a besoin de débats, de critiques, de revendications et d’actions citoyennes. Mais les formes de mobilisation doivent évoluer avec leur temps. La sensibilisation populaire, les pétitions, les débats publics, les campagnes citoyennes, les consultations communautaires et les manifestations pacifiques ciblées peuvent parfois produire davantage de résultats qu’une paralysie économique qui frappe d’abord les plus vulnérables.
Le véritable défi n’est pas de démontrer la capacité d’appeler à une ville morte. Le véritable défi est de convaincre les citoyens que leur sacrifice servira effectivement leurs intérêts. Dans une nation où beaucoup vivent au jour le jour, la mobilisation ne se décrète pas ; elle se construit. Elle ne s’impose pas ; elle se mérite.
La RDC a besoin d’une citoyenneté active, mais également d’une citoyenneté lucide. Les leaders politiques, syndicaux et sociaux doivent entendre le cri silencieux de millions de Congolais qui ne demandent pas seulement des mots d’ordre, mais aussi des solutions concrètes à leurs difficultés quotidiennes. Car au final, un peuple qui lutte pour sa survie quotidienne ne peut être mobilisé durablement que lorsqu’il voit clairement le lien entre le sacrifice demandé et l’avenir promis. Et comme le rappelle un proverbe africain : « La main qui appelle au combat doit aussi montrer le chemin de la victoire. »
Jonas Tshombela, avocat du peuple
