Presse congolaise : entre résistance héroïque et dérive inquiétante ( Tribune de Jonas Tshiombela, Avocat du Peuple)

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, Jonas Tshiombela signe la 79e tribune de sa série Révolution de la Conscience Révoltée et dresse un constat sans concession sur l’état de la presse en République démocratique du Congo. Entre précarité extrême des journalistes, infiltration politique des médias, effondrement des normes éthiques et dérives amplifiées par les réseaux sociaux, il alerte sur une profession fragilisée jusque dans sa crédibilité. Mais au-delà du diagnostic, l’auteur appelle à une refondation urgente et structurelle du secteur médiatique congolais, condition essentielle pour restaurer une presse libre, responsable et digne de son rôle démocratique. La rédaction de la unefm.cd la publie in extenso.

Chaque 3 mai, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le monde célèbre un pilier fondamental de la démocratie : une presse libre, indépendante et professionnelle. Mais en République démocratique du Congo, cette journée n’est pas seulement commémorative. Elle sonne comme un cri. Un cri d’alerte. Un cri de survie. Car derrière les discours officiels, la réalité de la presse congolaise publique comme privée est rude, parfois indigne, souvent injuste.

Des professionnels abandonnés à leur sort

Les hommes et femmes de la presse en RDC incarnent une forme de courage silencieux. Beaucoup travaillent sans contrat, sans salaire régulier, sans protection sociale. Dans certains médias, le journaliste est payé “à l’article”, sinon il survit grâce aux “per diem”, à la publicité informelle, ou pire, à la compromission.Comment exiger l’éthique d’un journaliste qui n’a pas de sécurité économique?Comment garantir l’indépendance éditoriale lorsque la précarité devient la règle ? La misère fragilise la conscience professionnelle. Elle ouvre la porte aux influences, aux manipulations et à la marchandisation de l’information.

Une profession infiltrée et défigurée

La presse congolaise est aujourd’hui prise en étau entre deux dérives majeures :

  1. L’infiltration politique
    Des acteurs politiques ou leurs relais se déguisent en journalistes. Des médias deviennent des instruments de propagande. Le journaliste n’informe plus : il milite, il attaque, il manipule.
  2. L’effondrement de l’éthique
    L’éthique journalistique est de plus en plus reléguée au second plan. La vérification des faits disparaît, remplacée par la vitesse, le buzz et la désinformation.
    Résultat : le public ne distingue plus le journaliste du militant. La crédibilité de toute une profession est en train de s’effondrer.
Le chaos numérique : influenceurs sans responsabilité

L’avènement des réseaux sociaux a bouleversé le paysage médiatique. Une nouvelle catégorie d’acteurs s’est imposée : les “communicateurs”, “influenceurs” et “analystes” autoproclamés. Sans formation, sans déontologie, sans responsabilité légale claire, certains diffusent des propos violents, haineux, parfois mensongers, avec une audience massive. Ils créent une confusion dangereuse :

  • tout le monde devient journaliste
  • la parole irresponsable devient norme
  • la vérité devient relative
    La liberté d’expression ne peut pas être le refuge de l’irresponsabilité.
Quel avenir pour la presse en RDC ?

La situation est critique, mais pas irréversible. L’avenir de la presse congolaise dépend de choix courageux et structurants :

  1. Réhabiliter le statut du journaliste
    Il faut impérativement :
  • formaliser les contrats de travail
  • garantir un salaire minimum décent
  • instaurer une protection sociale obligatoire
  • Un journaliste digne est un journaliste libre.
  1. Assainir le secteur médiatique
    L’État, les organes de régulation et les professionnels doivent :
  • identifier clairement qui est journaliste et qui ne l’est pas
  • renforcer les mécanismes d’accréditation
  • sanctionner les dérives éthiques
  • La profession doit se protéger elle-même pour survivre.
  1. Encadrer l’espace numérique sans censurer
    Il ne s’agit pas de restreindre la liberté, mais de responsabiliser :
  • définir un cadre légal pour les influenceurs
  • lutter contre la désinformation
  • promouvoir l’éducation aux médias
  • La liberté sans responsabilité devient une menace.
  1. Investir dans la formation et la déontologie
    Universités, médias et organisations professionnelles doivent :
  • renforcer la formation continue
  • promouvoir les codes d’éthique
  • valoriser le journalisme d’investigation et de qualité
  • Le journalisme est un métier, pas une improvisation.
  1. Restaurer la confiance avec le public
    La presse doit redevenir :
  • un contre-pouvoir crédible
  • un espace de vérité
  • une voix pour les sans-voix
    Sans confiance, il n’y a pas de presse. Et sans presse, il n’y a pas de démocratie.
Choisir entre la décadence et la renaissance

La presse congolaise est à la croisée des chemins. Soit elle sombre dans la confusion, la manipulation et la précarité, soit elle se relève, se réforme et retrouve sa noblesse. Le journaliste n’est pas un militant.
Le journaliste n’est pas un influenceur.Le journaliste est un serviteur de la vérité. Et dans un pays comme la RDC, la vérité n’est pas un luxe. Elle est une nécessité vitale ;

“Quand la parole se vend, la vérité meurt. Mais quand la presse se relève, la nation respire.”

Jonas Tshombela, avocat du peuple

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