La déclaration du Vice-Premier Ministre, Ministre du Budget congolais Adolphe Muzito sur France 24 : « Si le Rwanda veut la guerre, il va l’obtenir. Nous avons investi 5 milliards dans l’Armée pour ça », ne peut être comprise hors de son contexte stratégique immédiat. Elle ne relève ni de l’emportement ni d’une fuite en avant militariste, mais s’inscrit dans une logique de réaction face à ce que Kinshasa considère désormais comme une constante : le décalage abyssal entre les engagements diplomatiques signés par Kigali et ses actions sur le terrain.
L’accord conclu à Washington sous la médiation de l’administration Trump devait marquer une inflexion majeure. En apposant sa signature, le Rwanda s’engageait à respecter la souveraineté de la RDC, à s’abstenir de toute action militaire directe ou indirecte et à contribuer à la désescalade régionale.
Or, à peine l’encre sèche, les faits rapportés par les autorités congolaises ont brutalement contredit l’esprit et la lettre de cet engagement.
Selon Kinshasa, Kigali n’a pas hésité à engager ses forces spéciales dans l’Est de la RDC, contribuant à la chute de la ville stratégique d’Uvira. Cette offensive aurait été accompagnée de violences massives contre les populations civiles, provoquant des déplacements de grande ampleur et aggravant une crise humanitaire déjà critique.
Ces événements, survenus malgré un cadre diplomatique censé garantir la retenue militaire, constituent pour la RDC une rupture fondamentale de confiance.
La gravité de la situation est encore renforcée par les déclarations publiques de responsables congolais.
Sur un plateau de télévision de la place, Muhindo Nzangi, figure politique de premier plan, a affirmé sans détour :
« Si ce n’était pas l’appel de Marco Rubio, ils seraient déjà à Kalemie. »
Cette phrase, lourde de sens géopolitique, suggère non seulement une avancée militaire imminente, mais aussi une intervention diplomatique américaine de dernière minute pour éviter une extension majeure du conflit vers le Tanganyika.
Ces éléments illustrent une réalité désormais centrale dans la lecture congolaise du conflit : entre ce que Kigali signe dans les capitales occidentales et ce qu’il met en œuvre sur le terrain, il existe deux mondes diamétralement opposés. Les accords deviennent alors des instruments tactiques de gestion de la pression internationale, plutôt que des engagements stratégiques contraignants.
Dans ce contexte, les propos d’Adolphe Muzito apparaissent moins comme une menace que comme un constat d’échec de la diplomatie classique. Face à un acteur perçu comme récidiviste dans le non-respect de ses engagements, la dissuasion militaire s’impose, aux yeux de Kinshasa, comme le seul langage susceptible de produire un effet réel. Il ne s’agit plus de négocier la paix dans l’abstrait, mais d’en imposer les conditions minimales de crédibilité.
Cette posture a également des implications directes sur les accords de Doha entre la RDC et les rebelles de l’AFC/M23. Comment exiger d’un groupe armé qu’il respecte un processus de paix lorsque l’État soupçonné de le soutenir viole, sans conséquences apparentes, des engagements internationaux majeurs ? En ce sens, la fermeté congolaise vise aussi à rétablir une chaîne de responsabilité régionale, sans laquelle toute négociation interne est vouée à l’échec.
La responsabilité des médiateurs internationaux est ici pleinement engagée. Les États-Unis, l’Union africaine et les Nations unies ne peuvent se contenter de parrainer des accords sans mécanismes de contrainte effectifs. L’appel évoqué de Marco Rubio, s’il a permis d’éviter une escalade immédiate, souligne surtout la fragilité d’une paix reposant sur des interventions ponctuelles plutôt que sur le respect systématique des engagements.
Dans les Grands Lacs, la paix ne souffre plus d’un déficit d’accords, mais d’un excès d’impunité. Tant que la communauté internationale tolérera l’écart entre les signatures diplomatiques et les réalités militaires, la région restera prisonnière d’un cycle de violences récurrentes. À cet égard, la fermeté affichée par Adolphe Muzito apparaît moins comme un choix idéologique que comme une réponse stratégique à une situation devenue, pour Kinshasa, existentielle.
Dans une région où les civils paient systématiquement le prix de la duplicité diplomatique, la véritable question n’est plus de savoir si le ton de Kinshasa est dur, mais combien de violations supplémentaires il faudrait encore tolérer avant de reconnaître que la dissuasion est parfois le dernier rempart face au cynisme géopolitique.
Lionel IPAKALA
