Alors qu’une partie de l’opinion publique attribue les difficultés chroniques de la République Démocratique du Congo au manque de volonté politique, accompagné de plusieurs anti valeurs dont les plus en vue sont, la corruption et au tribalisme, une autre lecture, plus radicale, émerge dans le débat intellectuel. Pour le Professeur sociologue congolais Emile Bongeli, le mal serait plus profond : la RDC fonctionnerait comme un « État sorcier », une structure qui, depuis sa naissance, agit structurellement contre sa propre population.
Une critique qui dépasse la simple gouvernance
Dans les débats publics en RDC, les causes du sous-développement sont souvent résumées à des facteurs bien identifiés : prédation des ressources, corruption systémique, clientélisme politique, absence de vision stratégique et tribalisme institutionnalisé. Selon cette lecture dominante, le problème réside dans les hommes — dirigeants et élites, qui gouverneraient davantage pour leur propre jouissance que pour le service de l’intérêt général.
Mais pour le Pr. Bongeli, cette explication serait insuffisante. À ses yeux, le dysfonctionnement ne se limite pas aux comportements individuels : il serait enraciné dans la nature même de l’État congolais.
Aux origines d’un « État contre la société »
L’universitaire sociologue à thèse, situe l’acte fondateur de cette dérive à l’époque coloniale, sous le règne de Léopold II. L’État congolais serait né non pas comme un instrument d’organisation et de protection des populations, mais comme un mécanisme d’exploitation et de prédation.
Dans cette perspective historique, l’administration n’aurait jamais été conçue pour servir les citoyens, mais pour extraire des richesses. Les indépendances politiques n’auraient fait que transformer les visages du pouvoir sans modifier la logique profonde de l’appareil étatique.
Ainsi, pour le sociologue, la continuité entre l’État colonial et l’État postcolonial expliquerait pourquoi tant de décisions publiques semblent produire l’effet inverse de celui annoncé.
Quand chaque réforme devient un fardeau
Le concept d’« État sorcier » repose sur une observation centrale : en RDC, de nombreuses mesures officielles, censées améliorer les conditions de vie, finissent par compliquer davantage l’existence des citoyens.
Qu’il s’agisse de réformes fiscales, de régulations administratives ou de politiques sécuritaires, leurs applications déboucheraient fréquemment sur :
- une augmentation des tracasseries administratives ;
- une pression fiscale informelle accrue ;
- un renforcement des inégalités ;
- une insécurité persistante.
Dans cette logique, l’État ne serait pas simplement inefficace : il agirait, consciemment ou non, comme une force nuisible à la société.
La survie par l’informel
L’une des dimensions les plus provocantes de cette thèse réside dans l’idée que la population développe des « contre-stratégies » pour survivre. Face à un État perçu comme hostile, les citoyens recourraient à des mécanismes parallèles :
- économie informelle,
- arrangements extra-légaux,
- contournement systématique des règles.
Selon cette analyse, « chacun commettrait plusieurs infractions par jour » non par goût de l’illégalité, mais par nécessité de survie. L’informalité deviendrait alors une forme de résistance sociale face à un appareil étatique perçu comme oppressif.
Une métaphore forte pour un malaise profond
L’expression « État sorcier » ne doit pas être comprise au sens littéral, mais comme une métaphore sociologique. Elle traduit le sentiment d’un divorce profond entre l’État et la nation, entre les institutions et la société.
Cette thèse pose néanmoins une question essentielle : le problème congolais relève-t-il d’une simple défaillance des dirigeants ou d’une structure historique profondément viciée ?
Le débat reste ouvert.
Loin de nous d’affirme cette thèse comme plausible, car l’homme dans la société n’est pas condamné à adopter les anti valeurs pour en combattre d’autres. Néanmoins, une chose est certaine : au-delà des polémiques, la réflexion du Professeur sociologue Emile Bongeli invite à repenser en profondeur la nature du contrat social en RDC et la manière dont l’État peut redevenir un instrument de protection, de justice et de développement au service de ses citoyen
Lionel IPAKALA
