À l’occasion d’Octobre Rose 2026, la militante du genre Noëmie Kilembe appelle à dépasser les campagnes symboliques pour s’attaquer aux causes profondes de la mortalité liée au cancer du sein en République Démocratique du Congo. Dans cette tribune, elle alerte sur le poids du diagnostic tardif, le déficit d’information, le coût élevé des soins, l’accès encore limité au dépistage et l’insuffisance des données disponibles sur les cancers féminins. Face à une maladie dont la prise en charge précoce améliore considérablement les chances de guérison, elle plaide pour une mobilisation durable associant sensibilisation, dépistage accessible, renforcement des infrastructures sanitaires et engagement accru des pouvoirs publics. Pour Noëmie Kilembe, le rose ne doit plus seulement être un symbole de solidarité : il doit devenir le point de départ d’actions concrètes pour sauver des vies. La rédaction de la unefm.cd la publie in extenso.
L’Ampleur réelle en RDC – les chiffres qui font mal
En octobre, nous mettons du rose partout. Mais en RDC, le rose doit devenir un cri d’alarme. Car le cancer du sein ne tue pas seulement avec la maladie, il tue avec le silence et le retard.
Selon les données officielles
GLOBOCAN 2024 citées le 1er Octobre 2026 par le Ministre de la Santé Dr Roger Kamba :
- Plus de 9 700 nouveaux cas de cancer du sein chaque année en RDC.
- Plus de 11 200 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus chaque année.
- Soit plus de 20 900 femmes touchées par an* par ces deux cancers évitables.
- En 2022, on estimait déjà 7 385 cas de cancer du sein (25% de tous les cancers féminins) et 4 254 décès. Le chiffre a explosé en 2 ans.
A l’échelle mondiale, c’est 2,4 millions de femmes diagnostiquées et 694 000 mortes en 2024 selon l’OMS.
Mais le plus choquant est l’inégalité face à la mort :
Sous d’autres cieux, 1 femme sur 12 aura un cancer du sein, mais seulement 1 sur 71 en mourra.
Dans un pays comme la RDC, 1 femme sur 27 sera diagnostiquée, mais 1 sur 48 en mourra. On en meurt 50% de plus.
Pourquoi? Parce que nous dépistons trop tard. Et pourquoi dépistons-nous trop tard ?
Les 5 défis congolais que nous devons relever maintenant
1. Le défi de l’ignorance – On ne connaît pas la maladie :
Une étude de Target SARL, présentée le 23 octobre 2025, menée dans 8 provinces auprès de 1500 Congolais est alarmante : Seulement 17% des femmes connaissent les méthodes de dépistage (auto-palpation, échographie, mammographie). 83% ne savent pas comment se vérifier. Tant que l’on croit que c’est un sort, un mauvais sort jeté ou une honte, on ne se soigne pas.
2. Le défi du dépistage tardif – On arrive à l’hôpital quand il est trop tard :
Selon l’OMS Afrique, plus de 70% des cancers du sein sont détectés à un stade tardif (stade 3 ou 4) en Afrique.* En RDC, le taux de détection précoce est estimé à seulement 18%. Le taux de dépistage est de 7% en RDC contre 11-14% en moyenne en Afrique subsaharienne. Résultat : entre les premiers symptômes et le traitement, il peut s’écouler 6 mois et plus. À ce stade, soigner coûte 10 fois plus cher et les chances de survie chutent de 90% à 20%.
3. Le défi de l’accès aux soins – Pas de machines, pas d’argent :
Il n’y a pas de mammographie dans chaque province. Les 4 seuls centres pour la campagne gratuite de Kinshasa sont : le CHU du Cinquantenaire, Nganda, Monkole et Biamba Marie Mutombo. Et pour 100 millions d’habitants, seulement 5 000 femmes pourront bénéficier du dépistage gratuit du sein à Kinshasa, et 912 000 femmes pour le col dans 6 provinces (Kinshasa, Kongo-Central, Haut-Katanga, Équateur, Tshopo, Kwilu) jusqu’en 2028. C’est un début, mais c’est une goutte d’eau.
4. Le défi du coût – On meurt parce qu’on est pauvre :
Une mammographie, une biopsie, une chimiothérapie… Combien de femmes abandonnent parce qu’elles n’ont pas 200$, 500$, 1000$? Le cancer est devenu une maladie qui punit la pauvreté.
5. Le défi des données – On ne compte même pas nos morts :
La RDC n’a toujours pas de registre national du cancer complet. On ne sait pas exactement combien de femmes meurent, à quel âge, avec quelle forme de cancer. Comment combattre un ennemi qu’on ne compte pas?
Notre appel pour cet octobre rose 2026
Octobre Rose ne doit pas être une fête de rubans. Il doit être un plan d’action :
- A la femme: Apprends l’auto-palpation : 5 minutes le 1er jour après tes règles chaque mois. Si tu sens une boule, un écoulement, une peau qui change comme une peau d’orange, va à l’hôpital. Détecté tôt, le cancer du sein se guérit à plus de 90%.
- A l’homme : ne laisse pas ta femme mourir par pudeur. Encourage-la. Accompagne-la.
- Aux autorités locales: Nous saluons la campagne de 912 000 femmes lancée par le Ministère avec la Banque Mondiale et Roche, mais nous demandons plus : des mammographes fonctionnels dans chaque province, des sages-femmes formées au dépistage dans chaque centre de santé, et la gratuité du dépistage pour toutes.
Le cancer du sein n’est pas une fatalité. L’ignorance, si.
Par Noëmie Kilembe, militante du genre.
