Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est traversé par une vague de manifestations d’ampleur nationale. Si l’étincelle initiale est liée à la précarité économique et à la mauvaise gouvernance, la contestation dépasse largement les revendications matérielles.
Au cœur des rassemblements, un slogan s’impose comme le symbole d’un rejet plus profond du système en place :
« Ni Gaza ni le Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran ».
Pour de nombreux observateurs de l’histoire et de la culture iraniennes, cette formule traduit une remise en cause globale de la République islamique et pose une question centrale : qui définit aujourd’hui les valeurs et les priorités de l’Iran ?
Un slogan chargé d’histoire
L’expression « Ni Gaza ni le Liban » n’est pas nouvelle. Elle apparaît pour la première fois lors du Mouvement vert de 2009, né de la contestation d’une élection présidentielle jugée frauduleuse. Elle resurgit ensuite lors des manifestations économiques de 2017-2018, du soulèvement contre la hausse des prix du carburant en 2019, puis lors du mouvement « Femmes, Vie, Liberté » en 2022, déclenché par la mort de Mahsa Amini après son arrestation pour non-respect du port du hijab.
À travers les années, ce slogan a cristallisé deux dimensions majeures de la contestation iranienne : d’une part, les griefs sociaux, économiques et politiques internes ; d’autre part, le rejet de la justification officielle selon laquelle les sacrifices imposés à la population seraient nécessaires pour soutenir des causes idéologiques à l’étranger.
Les manifestants dénoncent notamment le soutien financier de longue date de la République Islamique au Hezbollah libanais et au Hamas à Gaza, estimé entre 700 millions et un milliard de dollars par an.
Des ressources que beaucoup d’Iraniens jugent indispensables pour améliorer les infrastructures, la santé et l’éducation dans leur propre pays.
D’un choix idéologique au ressentiment populaire
Pour saisir la portée de cette contestation, il faut la replacer dans son contexte historique. Sous la monarchie Pahlavi (1925-1979), alliée des États-Unis, l’Iran entretenait des relations avec Israël et menait une politique de modernisation. À l’époque, les opposants au Shah dénonçaient ces alliances à travers des slogans comparant la situation iranienne à celle de la Palestine.
La révolution de 1979 marque une rupture radicale. La République islamique fait de l’hostilité envers Israël et du soutien à la cause palestinienne un pilier de son identité politique, comme l’affirmait le guide révolutionnaire Rouhollah Khomeini. Ce choix idéologique a cependant entraîné des conséquences lourdes : sanctions internationales, isolement diplomatique et pressions économiques persistantes, dont le coût est supporté avant tout par la population.
Une crise économique qui alimente la défiance
Dans les manifestations actuelles, le slogan « Ni Gaza ni le Liban » s’accompagne de mots d’ordre plus radicaux tels que « À bas la République islamique ». Malgré plus de 1 200 arrestations et des dizaines de morts, la mobilisation se poursuit et s’étend à plus de 110 villes et villages.
Les protestataires établissent un lien direct entre la politique étrangère du régime et leurs difficultés quotidiennes. Ils rejettent une solidarité imposée avec des conflits extérieurs, réclament des comptes sur l’utilisation des ressources nationales et affirment une loyauté prioritaire envers l’Iran plutôt qu’envers des causes transnationales définies par le pouvoir.
Pendant que des milliards sont engagés à l’étranger, les hôpitaux manquent de médicaments et les services publics se dégradent.
Une solidarité remise en question
Le slogan divise l’opinion. Certains y voient une affirmation légitime de l’autodétermination nationale, d’autres un renoncement à la solidarité avec des peuples opprimés. Les manifestants répondent que la véritable solidarité commence par un État capable d’assurer le bien-être de ses propres citoyens avant de prétendre défendre des causes extérieures.
Face à l’inflation galopante, à l’effondrement du rial et à l’alourdissement de la pression fiscale, les tentatives du régime de présenter ces critiques comme une trahison peinent à convaincre une population de plus en plus sceptique.
Revendiquer le droit d’écrire son avenir
Au-delà des revendications économiques, la contestation actuelle exprime une remise en cause profonde de la philosophie politique de la République islamique. Les slogans scandés dans les rues disent à la fois ce que les manifestants refusent :
« À bas la République islamique »
Et ce qu’ils aspirent à voir advenir : « C’est la bataille finale ; Pahlavi reviendra ».
En définitive, « Ni Gaza ni le Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran » est à la fois un cri de protestation et une affirmation politique. Il rejette l’obligation de sacrifice imposée par l’État et revendique le droit du peuple iranien à construire une histoire nationale centrée sur ses propres besoins, défis et aspirations.
Tiré de NBSInfos
