Depuis l’annonce, par le président Félix Tshisekedi, de la tenue prochaine d’un dialogue intercongolais, une question s’impose dans le débat politique en République Démocratique du Congo : l’inclusivité doit-elle nécessairement passer par la présence de tous les acteurs, y compris les groupes armés, autour d’une même table ? La polémique prend de l’ampleur, notamment autour de la participation de l’AFC/M23 et de la plateforme « Sauvons le Congo », que certains acteurs politiques et observateurs présentent comme faisant partie d’une même dynamique politique proche de l’ancien président Joseph Kabila.

Pour une partie de l’opinion, leur absence du dialogue national serait synonyme d’exclusion et remettrait en cause le caractère véritablement inclusif du processus.
Mais cette lecture ne fait pas l’unanimité. Une autre approche consiste à considérer que la crise congolaise, dans sa complexité, ne peut pas nécessairement être traitée dans un seul cadre de négociation. Elle repose plutôt sur plusieurs mécanismes parallèles, chacun réunissant les acteurs directement concernés par une dimension spécifique de la crise.
Washington, Doha et le dialogue intercongolais : trois cadres, trois réalités
Le premier cadre est celui de Washington, qui concerne principalement les relations entre Kinshasa et Kigali. Le processus, engagé sous l’égide des États-Unis entre le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame, s’inscrit dans une démarche diplomatique visant à traiter la dimension régionale de la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC.
Le deuxième cadre est celui de Doha, au Qatar. Il met en présence le Gouvernement congolais et les groupes armés concernés par le conflit. Il s’agit d’un processus de négociation distinct, dont le format répond à la nature même des acteurs impliqués.
Une question mérite alors d’être posée : si les groupes armés ne conditionnent pas la légitimité des discussions de Doha à la présence de l’opposition politique non armée, de la Société Civile ou des confessions religieuses, pourquoi le dialogue intercongolais devrait-il, à l’inverse, être considéré comme non inclusif en leur absence ? La question est d’autant plus pertinente que l’opposition politique non armée n’a pas, jusqu’ici, fait de son absence aux discussions de Doha un argument pour contester le caractère inclusif de ce processus.

Le dialogue intercongolais, un espace pour les acteurs politiques et sociaux ?
Dans cette logique, le dialogue intercongolais pourrait avoir une vocation différente : offrir un espace de concertation aux composantes nationales qui ne sont pas directement représentées dans les processus de Washington et de Doha.
L’opposition politique non armée, les organisations de la Société Civile, les confessions religieuses et d’autres forces vives de la nation pourraient ainsi être appelées à prendre part à cette nouvelle séquence politique.
Le principe serait donc celui de la complémentarité des processus, plutôt que celui d’un rassemblement systématique de tous les protagonistes dans un seul et même forum.
Cette approche permettrait de considérer que chaque acteur dispose d’un cadre de discussion correspondant à son rôle dans la crise : Washington pour la dimension interétatique, Doha pour les négociations avec les groupes armés et le dialogue intercongolais pour les acteurs politiques et sociaux congolais encore en dehors de ces mécanismes.

L’inclusivité doit-elle être absolue ou adaptée au contexte ?
Le véritable débat pourrait finalement se situer ailleurs. L’inclusivité doit-elle signifier que toutes les parties doivent impérativement se retrouver autour d’une même table, ou peut-elle être appréciée à l’échelle de l’ensemble des processus de paix engagés ?
Pour les partisans de la première option, aucune paix durable ne peut être envisagée sans la participation de tous les protagonistes, y compris ceux qui détiennent les armes.
Pour les défenseurs de la seconde, multiplier les cadres de discussion permettrait au contraire de traiter séparément les différentes dimensions d’une crise devenue à la fois nationale, politique, militaire et régionale.
Dans cette perspective, aucune partie ne serait nécessairement exclue du processus global. Les groupes armés disposent du cadre de Doha ; Kinshasa et Kigali échangent dans le cadre du processus de Washington ; tandis que le dialogue intercongolais pourrait réunir les forces politiques et sociales nationales qui n’ont pas encore été associées aux autres mécanismes.
Reste toutefois une question essentielle : ces différents processus peuvent-ils réellement converger vers une même solution politique et sécuritaire ?
Car au-delà du débat sur les formats et les participants, c’est bien la cohérence entre Washington, Doha et le dialogue intercongolais qui pourrait déterminer la réussite de l’ensemble de la démarche. Si ces mécanismes évoluent en parallèle sans véritable articulation, le risque est de voir se multiplier les tables de négociation sans parvenir à une paix durable.
À l’inverse, une coordination efficace entre ces différents processus pourrait permettre de traiter chaque dimension de la crise dans le cadre le plus approprié, tout en poursuivant un objectif commun : restaurer la paix, renforcer la cohésion nationale et mettre fin au cycle de violences qui meurtrit l’Est de la République Démocratique du Congo.
Le débat sur l’inclusivité ne fait donc que commencer. Mais une chose semble certaine : en RDC, la question n’est peut-être plus seulement de savoir qui sera autour de quelle table, mais surtout de déterminer si toutes ces tables finiront, un jour, par conduire vers la même paix.
Lionel IPAKALA Y.
