Polémique autour du Concept  » Journaliste patriote  » : Charles Dimandja et Ambroise Mamba rappellent les exigences de liberté, de neutralité et de patriotisme dans la presse

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les journalistes charles dimandja & ambroise mamba 1
les journalistes charles dimandja & ambroise mamba 1

La polémique autour du concept de « journaliste patriote », relancée à la suite de la manière dont les deux journalistes de Top Congo , Thierry Kambundi et Myriam Boketshu ont abordé cette notion dans leurs interventions médiatiques, suscite des réactions dans le paysage journalistique congolais. Alors que les deux professionnels de la presse seraient convoqués par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication (CSAC), deux voix aiguisées et expérimentées apportent un éclairage au débat : le journaliste chevronné Charles Dimandja Wembi et le politologue Ambroise Mamba.

À travers leurs prises de position, les deux personnalités invitent à une réflexion de fond sur la responsabilité du journaliste, les limites de sa liberté éditoriale, son devoir d’impartialité et la place du patriotisme dans l’exercice du métier. Deux approches différentes, mais qui se rejoignent sur une exigence fondamentale : ne jamais sacrifier le professionnalisme aux passions politiques.

Charles Dimandja Wembi : « Le journaliste n’a pas d’amis ni d’ennemis, il traque les faits »

Ancien journaliste de la Radio-Télévision Nationale Congolaise (RTNC) et figure de l’ancienne rédaction de TKM, l’une des premières grandes rédactions privées de télévision en RDC, Charles Dimandja Wembi rappelle avec force la mission sociétale du journaliste.
S’appuyant sur l’héritage d’Albert Londres (1884-1932), pionnier du journalisme d’investigation, il défend une conception exigeante du métier : le journaliste n’est pas là pour plaire, encore moins pour servir des intérêts particuliers.

Sa vocation est d’interroger la société, de mettre en lumière ses dysfonctionnements et de rechercher la vérité dans l’intérêt général.
Pour le doyen, le journaliste doit être capable de voir ce que d’autres ne voient pas, d’entendre ce que certains préfèrent ignorer et d’aller là où les autres hésitent à se rendre.

Sa liberté constitue, à cet égard, le socle de son indépendance professionnelle.
Charles Dimandja Wembi insiste néanmoins sur une distinction essentielle : dire la vérité ne signifie ni la dénaturer ni la manipuler. À l’heure du numérique et de l’Intelligence Artificielle, le défi n’est donc pas simplement de révéler les faits, mais de les restituer avec exactitude, discernement et responsabilité :

« Les faits sont sacrés. Les commentaires sont libres », rappelle-t-il en substance, tout en soulignant que cette liberté ne saurait dispenser le journaliste du respect des règles professionnelles.

Son expérience au sein de TKM, dans une période particulièrement tumultueuse de l’histoire politique congolaise, nourrit également son regard. Au crépuscule du régime de Mobutu et à l’avènement de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre (AFDL), cette rédaction avait dû faire face aux menaces d’arrestation, aux intimidations, aux risques de fermeture et, finalement, à la confiscation de ses moyens d’expression.

À cette époque, souligne-t-il, la force des journalistes résidait dans la solidarité de la rédaction, le courage individuel et la qualité du leadership éditorial. Une expérience historique qui, à ses yeux, conserve toute sa pertinence face aux pressions susceptibles de peser aujourd’hui sur les professionnels des médias.

Il rend, à ce titre, hommage à cette génération de journalistes, dont Pascal Amisi Kibangula demeure, selon lui, l’une des figures emblématiques.

Ambroise Mamba : le patriotisme ne doit pas abolir l’impartialité journalistique

De son côté, le politologue Ambroise Mamba aborde la controverse sous un angle davantage politique et constitutionnel. Sa réflexion repose sur une distinction entre la neutralité professionnelle du journaliste en matière de politique intérieure et son devoir patriotique lorsque la souveraineté nationale est menacée.

Pour lui, le journaliste a pour mission de collecter, traiter et diffuser l’information en toute impartialité. Dans les affaires relevant de la politique intérieure, cette neutralité implique de ne soutenir aucun acteur politique et de s’en tenir aux faits, sans se laisser instrumentaliser.

Toutefois, estime-t-il, cette posture doit être appréciée différemment lorsque le pays est victime d’une agression extérieure. Il invoque à cet effet l’article 63 de la Constitution de la République Démocratique du Congo, qui consacre le devoir de défendre le pays et son intégrité territoriale. Dans cette perspective, Ambroise Mamba développe deux orientations qu’il considère comme les fondements d’un patriotisme journalistique en période d’agression :
Premièrement, collecter, traiter et diffuser les informations factuelles susceptibles de contribuer à la défense des intérêts du pays sur les plans politique, sécuritaire, diplomatique et social.

Deuxièmement, s’abstenir de diffuser des informations, même factuellement établies selon son analyse, lorsqu’elles sont susceptibles de renforcer la posture belliqueuse ou les ambitions hégémoniques du pays agresseur et de ses alliés.
Le politologue estime que la controverse actuelle dépasse la seule question professionnelle. Il l’explique notamment par l’existence de complicités internes qu’il attribue à certains acteurs congolais disposant d’importantes assises sociopolitiques et qu’il accuse de collusion avec l’agresseur.

Selon lui, les soutiens de ces acteurs contribueraient à alimenter des discours politiquement motivés en opposition à des analyses qu’il considère comme scientifiquement établies.
Cette dernière lecture relève de son appréciation politique de la situation et appelle, comme toute accusation de cette nature, à une mise en perspective rigoureuse et à la vérification des faits.

Liberté de la presse et patriotisme : où placer le curseur ?

Les interventions de Charles Dimandja Wembi et d’Ambroise Mamba mettent ainsi en évidence deux dimensions incontournables du journalisme congolais : la liberté de rechercher et de diffuser la vérité, d’une part, et la responsabilité du professionnel face aux enjeux de souveraineté nationale, d’autre part.
Elles soulèvent surtout une question centrale : jusqu’où peut aller le devoir patriotique sans compromettre l’indépendance éditoriale et le droit du public à une information complète ?

Dans une démocratie, le patriotisme ne saurait devenir un prétexte à la censure, pas plus que la liberté de la presse ne devrait servir de couverture à la désinformation ou à la manipulation. Le journaliste doit pouvoir interroger les institutions, examiner les décisions publiques et porter un regard critique sur les événements, y compris en période de crise sécuritaire. La convocation annoncée de Thierry Kambundi et Myriam Boketshu devant le CSAC donne à cette controverse une dimension supplémentaire. Elle remet au centre du débat la nécessité de concilier régulation des médias, respect de la déontologie et protection de la liberté d’expression.

Au fond, le véritable enjeu n’est peut-être pas de choisir entre journaliste libre et journaliste patriote, mais de déterminer comment être les deux sans renoncer à l’essence même du métier : informer avec rigueur, indépendance, honnêteté et responsabilité sur dans la défense des intérêts généraux de la société.

Lionel IPAKALA Y.

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