Dans la 78e tribune de Révolution de la conscience révoltée, Jonas Tshiombela, « avocat du peuple », déconstruit le sens de la Fête du Travail en République démocratique du Congo, qu’il décrit comme une « fête de l’oubli » au regard des réalités sociales alarmantes. Entre chômage massif des jeunes, précarité généralisée et défaillance des mécanismes de protection sociale, il dénonce une célébration déconnectée des souffrances des travailleurs. Dans un réquisitoire incisif, il interpelle syndicats, autorités et opinion publique, appelant à transformer le 1er mai en un moment de vérité, d’exigence et de réformes en faveur d’un travail digne en RDC. La rédaction de la unefm.cd la publie in extenso.
En ce 1er mai, à l’occasion de la Fête du Travail, les rues de Kinshasa vibrent d’une agitation bien connue : chants, uniformes multicolores, défilés improvisés… et, trop souvent, verres levés dans les débits de boissons. Mais derrière cette façade festive, une question dérangeante s’impose : que célébrons-nous réellement ? Car pendant que les travailleurs chantent, beaucoup d’entre eux souffrent. Pendant que les syndicats paradent, le travailleur congolais, lui, peine à survivre.
Une fête sans travail, un peuple sans sécurité sociale
Dans un pays où le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants, où des milliers de diplômés errent sans emploi, où ceux qui travaillent vivent souvent dans des conditions précaires, cette journée devrait être un moment de lucidité collective, et non d’oubli organisé. La sagesse africaine nous enseigne :
« Quand la case brûle, ce n’est pas le moment de danser autour du feu. » Or, aujourd’hui en RDC, la case brûle :
- salaires insuffisants ou irréguliers,
- absence de protection sociale effective,
- informalité dominante,
- exploitation silencieuse dans plusieurs secteurs,
- jeunesse abandonnée à elle-même.
Et pourtant, au lieu d’un sursaut de conscience, nous assistons à une banalisation du drame.

Les syndicats : défenseurs ou figurants ?
Le rôle historique des syndicats est clair : défendre les droits des travailleurs, arracher des acquis sociaux, dénoncer les injustices. Mais que voyons-nous aujourd’hui ? Des syndicats devenus, pour certains, spectateurs de la souffrance qu’ils sont censés combattre.
Des responsables syndicaux plus visibles dans les cérémonies que dans les négociations.
Des organisations qui ont troqué la lutte pour le folklore. Pendant que les travailleurs trinquent dans les bars, leurs droits, eux, sont bradés dans le silence. La sagesse africaine encore :
« Le chien qui n’aboie plus n’effraie plus le voleur. ». Un syndicat qui ne revendique plus, qui ne mobilise plus, qui ne dérange plus… devient inutile.
La jeunesse : urgence nationale ignorée
Le cœur du problème est là : la jeunesse congolaise. Chaque année, des milliers de jeunes sortent des universités, pleins d’espoir, mais sans perspectives. Le système économique ne crée pas suffisamment d’emplois. L’État n’encadre pas efficacement l’entrepreneuriat. Les politiques publiques restent souvent déconnectées des réalités du terrain. Résultat :
- frustration sociale,
- exode des compétences,
- montée de la débrouillardise comme mode de survie,
- perte progressive de confiance en l’avenir. Or, un pays qui abandonne sa jeunesse prépare son propre déclin.
Réinventer le sens du travail en RDC
Cette journée du 1er mai devrait être :
- un moment d’évaluation rigoureuse des politiques de l’emploi,
- une tribune de revendication forte et structurée,
- un espace de dialogue exigeant entre travailleurs, syndicats et autorités,
- un appel national à la création d’emplois décents.
Il est temps de poser des questions essentielles : - Où sont les politiques ambitieuses de création d’emplois ?
- Où sont les mécanismes de protection des travailleurs ?
- Où est la vision pour intégrer la jeunesse dans l’économie nationale ?
De la fête à la responsabilité
Le travail n’est pas seulement un moyen de subsistance. Il est une question de dignité humaine. Un peuple qui travaille sans vivre dignement est un peuple en souffrance. Un pays qui ne protège pas ses travailleurs compromet sa stabilité. La sagesse africaine conclut avec force : « Celui qui ne sait pas où il va doit regarder d’où il vient. » Le 1er mai ne doit plus être une simple tradition festive. Il doit redevenir une journée de vérité, de courage et d’engagement.
Un appel à la conscience nationale
Travailleurs congolais, syndicats, autorités publiques : le temps est venu de sortir de l’illusion. Fêter le travail sans travail décent, c’est célébrer une promesse non tenue. Faisons du 1er mai :
- un point de départ pour des réformes courageuses,
- un moment de rupture avec l’inaction,
- un engagement collectif pour un avenir où chaque Congolais pourra travailler, vivre dignement et espérer.
Peuple congolais, debout. Le travail mérite mieux que des chants : il exige des actes.
Jonas Tshombela, avocat du peuple
