RDC : Doudou Fwamba, victime d’un système de sélection médiocre ou bénéficiaire d’une gouvernance médiocre ( Tribune de Jo M. Sekimonyo)

Depuis ce mois, plusieurs personnes m’ont interpellé avec insistance au sujet de ce qu’elles perçoivent comme un silence étonnant de ma part dans le débat autour du retard de paiement des fonctionnaires en RDC. Officiellement, il est question de deux mois de retard. Cependant, dans certaines entreprises publiques, la situation dépasse largement ce délai. Les réseaux sociaux, les forums politiques et même des conversations privées semblent devenir des tribunaux improvisés attendant que je rende un verdict sur la question. Ces interpellations prennent parfois la forme de véritables hurlements, venant souvent de ceux qui n’ont pas jugé utile d’explorer mes nombreuses tribunes ou mes apparitions sur les chaînes de télévision locales où j’ai abordé ce sujet à maintes reprises.
La réalité que je souligne demeure simple, mais inconfortable. Le débat actuel est mal posé. Il est structuré comme si la question centrale se limitait à comprendre pourquoi les fonctionnaires ne sont pas payés à temps. Réduire cette situation à un simple problème administratif de trésorerie revient à ignorer un problème économique plus complexe. Ce qui se joue ici dépasse largement un simple retard de paiement. Il s’agit du symptôme d’une architecture économique et institutionnelle profondément déséquilibrée. C’est à ce moment que certains lecteurs se perdent, surtout ceux qui préfèrent n’entendre que le récit qu’ils ont déjà décidé d’accepter.

Il faut reconnaître une réalité que peu de responsables politiques osent formuler publiquement : dans l’économie congolaise actuelle, la fonction publique représente une part relativement limitée de l’activité économique nationale. Cette portion souffre de deux faiblesses structurelles.

D’une part, une productivité extrêmement faible, et d’autre part, une orientation souvent déconnectée des priorités stratégiques nécessaires à la transformation économique du pays. Cela ne signifie pas que les retards de paiement soient acceptables, mais qu’ils doivent être analysés comme la manifestation d’un problème bien plus profond.

Capitulation

Pour comprendre la situation actuelle, il faut accepter une vérité que le discours politique préfère souvent éviter : la crise que vivent aujourd’hui les fonctionnaires congolais n’est pas née des retards de paiement récents. Elle résulte d’une capitulation progressive de l’État face à la question de la fonction publique.

Pendant des décennies, les gouvernements successifs ont accepté la dégradation constante des conditions de vie des agents publics. Cette capitulation s’est installée lentement, à travers des décisions budgétaires, des priorités politiques mal orientées, et une indifférence croissante envers ceux qui constituent l’ossature administrative de l’État.

Dans toute économie moderne, la fonction publique n’est pas une simple ligne de dépense dans le budget national. Elle constitue l’infrastructure humaine de l’État et de l’économie. Les enseignants façonnent le capital humain ; les magistrats sécurisent l’environnement juridique des activités économiques ; les administrateurs assurent la continuité de l’action publique.

Lorsqu’un pays maintient ces agents dans une situation de rémunération insuffisante, il affaiblit sa capacité à produire des biens publics et à soutenir une trajectoire de développement durable.

Corruption et corruptibilité

Cette réalité met en lumière une confusion persistante dans la manière dont la corruption est discutée dans l’espace public congolais. Dans mon ouvrage L’Enfer c’est lui, j’ai souligné que le problème central n’est pas la corruption, mais la corruptibilité.

Lorsqu’un système rémunère ses agents publics à des niveaux qui ne permettent pas une existence digne, il crée les conditions sociales et économiques rendant la corruption presque inévitable. Dans ce contexte, la corruption cesse d’être simplement un comportement individuel déviant pour devenir une adaptation structurelle à une architecture économique défaillante.

Cela explique également pourquoi plusieurs mois de retard de paiement ne déclenchent pas immédiatement une explosion sociale massive. Une grande partie de la fonction publique congolaise a appris à survivre dans une économie où le salaire officiel n’est plus la source principale de subsistance.

Activités informelles, arrangements locaux, et réseaux familiaux composent un système hybride qui permet à l’État de fonctionner malgré la fragilité de son contrat salarial.

Le vrai faux problème

Le débat public s’est structuré autour d’une explication simpliste : l’État manque d’argent pour payer les fonctionnaires. Cette lecture donne l’impression d’une contrainte budgétaire presque naturelle.

Cependant, en examinant les chiffres budgétaires, une réalité plus dérangeante apparaît. Alors que les salaires accusent des retards, certaines institutions affichent des dépenses bien supérieures aux prévisions de la loi budgétaire. Les dépassements au niveau de la Présidence et de la Primature montrent que la question ne se résume pas à une simple rareté de ressources.

Dans une analyse sérieuse de l’économie politique d’un État, la manière dont l’argent public est dépensé est un indicateur révélateur des priorités réelles du pouvoir. Un budget national n’est pas qu’un exercice comptable ; il est l’expression financière d’un projet politique et économique.

Lorsque qu’un État tolère des dépassements budgétaires dans les centres de pouvoir tout en accumulant des retards de paiement, il envoie un signal très clair sur la hiérarchie de ses priorités.

Communication et responsabilité

Une autre dimension à considérer est la communication du ministère des Finances. Il existe une distinction fondamentale entre le rôle d’un trésorier et celui d’un ministre des Finances. Le trésorier gère les flux de paiement de manière administrative, tandis que le ministre des Finances exerce une responsabilité politique en expliquant les tensions budgétaires et les arbitrages économiques.

L’absence de cette parole publique structurante contribue à amplifier la colère et le sentiment d’abandon au sein de la population.
Cela soulève une question délicate : faut-il voir une forme d’arrogance dans l’absence de communication, ou un manque de compréhension des problèmes économiques ?

Lorsque le gouvernement maîtrise son diagnostic économique, il peut expliquer les contraintes et proposer des solutions. En revanche, le silence devient la stratégie dominante lorsqu’il y a incertitude sur la conduite de la politique financière de l’État.

Verdict

En conclusion, faut-il voir dans cette situation un ministre victime d’un système médiocre ou le bénéficiaire d’une gouvernance tout aussi médiocre ? Dans le cas de Doudou Roussel Fwamba Likunde, il est juste de reconnaître que ces deux dimensions coexistent. Dans un système où les postes économiques majeurs sont souvent attribués selon des équilibres politiques plutôt qu’en raison de la compétence, la responsabilité individuelle se mêle aux limites structurelles du système.

La RDC a besoin non seulement d’un technicien des finances publiques, mais d’un ministre capable de résister aux pressions politiques. Gouverner les finances publiques signifie parfois dire non aux demandes qui menacent l’équilibre économique.

La réforme nécessaire concerne les critères de sélection des responsables économiques. Le prochain ministre des Finances doit non seulement être compétent, mais aussi comprendre les mécanismes d’une économie monétaire moderne.

Ce dont la RDC a réellement besoin, c’est d’une réelle transformation intellectuelle sur la manière de gérer ses finances publiques. Sans cela, les crises budgétaires continueront à se reproduire.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

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