Pourquoi la Bible a-t-elle été massivement traduite dans les langues africaines alors que les sciences, la philosophie ou la technologie y restent presque absentes ? Dans le 30ᵉ numéro de sa tribune « Évangile qui dérange », Jonas Tshiombela, Serviteur des pauvres, interroge l’héritage intellectuel de la colonisation et la place des langues africaines dans la transmission du savoir. Entre histoire missionnaire, école coloniale et enjeux de souveraineté intellectuelle, l’auteur appelle à un réveil scientifique et culturel du continent à travers la valorisation de ses langues. Nous publions in extenso cette tribune.
L’histoire intellectuelle de l’Afrique moderne pose une question qui mérite d’êtr posée avec lucidité : pourquoi la Bible a-t-elle été traduite dans presque toutes les langues africaines alors que les sciences, la philosophie, la technologie ou le droit ne l’ont presque jamais été ? Du lingala au kikongo, du swahili au wolof, les missionnaires ont consacré des décennies à traduire les Évangiles, les psaumes et les textes sacrés. Dans plusieurs régions d’Afrique, ces traductions ont même contribué à fixer l’orthographe de langues jusque-là essentiellement orales. Pourtant, ces mêmes langues n’ont presque jamais bénéficié d’un effort comparable pour transmettre les mathématiques, la médecine, la physique, l’économie ou l’ingénierie. Cette situation n’est pas seulement une curiosité historique. Elle soulève une question plus profonde : comment le savoir a-t-il été organisé et distribué dans le contexte colonial africain ?
- La traduction de la Bible : une mission religieuse légitime
Il serait injuste de nier le travail linguistique considérable réalisé par les missionnaires chrétiens en Afrique. Dans de nombreux cas, ils ont produit :
- les premiers dictionnaires de langues africaines
- des grammaires
- des systèmes d’écriture
- des textes traduits permettant l’alphabétisation.
La traduction de la Bible répondait avant tout à une logique religieuse : rendre la parole biblique accessible afin de faciliter l’évangélisation. Cependant, cette dynamique a aussi contribué à créer une situation particulière :l’alphabétisation était largement liée à la catéchèse, tandis que les savoirs scientifiques et techniques restaient associés aux langues coloniales. Le philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe, dans son ouvrage The Invention of Africa, montre comment la production du savoir sur l’Afrique s’est développée dans ce qu’il appelle une « bibliothèque coloniale ». Celle-ci regroupe les textes missionnaires, administratifs et scientifiques qui ont contribué à définir l’Afrique à travers des cadres intellectuels largement européens.
- L’école coloniale et la gestion du savoir
Dans de nombreuses colonies africaines, l’éducation introduite par l’administration coloniale et les missions religieuses avait des objectifs limités. Elle visait principalement à former des personnes capables de :
- lire et écrire
- servir d’interprètes
- travailler comme commis administratifs
- devenir catéchistes ou enseignants de base.
L’historien Walter Rodney analyse ce phénomène dans How Europe Underdeveloped Africa, où il explique que les systèmes coloniaux d’éducation étaient rarement conçus pour produire une autonomie scientifique ou industrielle en Afrique. Ils formaient plutôt une élite auxiliaire destinée à soutenir l’administration coloniale. Dans ce contexte, les connaissances scientifiques restaient largement accessibles à travers les langues européennes, qui devenaient les langues de l’administration, de l’université et de la technologie.
- La hiérarchie coloniale des langues
Un autre élément important est la hiérarchie linguistique héritée de la colonisation. Les langues africaines étaient souvent utilisées pour la communication locale ou religieuse, tandis que les langues européennes: français, anglais ou portugais étaient associées à la science, à l’État et à l’économie moderne. L’écrivain et penseur kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o critique cette situation dans Decolonising the Mind. Selon lui, la domination coloniale s’est aussi exercée à travers le langage. Lorsque l’éducation et la production du savoir se font uniquement dans une langue étrangère, cela peut créer une forme de dépendance intellectuelle et culturelle. - Une question légitime dans l’Afrique contemporaine
Aujourd’hui, dans plusieurs milieux intellectuels africains, une interrogation apparaît progressivement : pourquoi les langues africaines ont-elles été largement utilisées pour transmettre la religion mais rarement pour transmettre la science ? Cette question ne vise pas à remettre en cause la foi chrétienne, qui fait partie de l’histoire et de la réalité spirituelle de millions d’Africains. Elle invite plutôt à réfléchir à l’organisation historique de l’éducation et du savoir. Car si les langues africaines peuvent exprimer des concepts spirituels complexes, rien n’empêche qu’elles puissent également transmettre les mathématiques, la médecine ou l’ingénierie. - Le défi du réveil intellectuel africain
Au XXIᵉ siècle, un nombre croissant d’intellectuels africains plaident pour un renforcement du rôle des langues africaines dans la production du savoir. Cela implique notamment :
- développer des terminologies scientifiques dans les langues africaines
- traduire des ouvrages de science, de droit et de philosophie
- encourager la recherche et l’enseignement dans les langues nationales
- rapprocher la science des populations.
L’objectif n’est pas d’opposer religion et science, mais de rééquilibrer l’accès au savoir.
En résumé : la souveraineté intellectuelle passe aussi par la langue. La question de la traduction de la Bible en Afrique révèle une réalité plus large : la langue est un instrument central dans la circulation du savoir et du pouvoir. Si les langues africaines ont pu porter la foi, elles peuvent aussi porter la science, l’innovation et la pensée critique. Le véritable défi du XXIᵉ siècle pour l’Afrique est donc clair :transformer ses langues en instruments de connaissance, de recherche et de souveraineté intellectuelle. Le réveil de la conscience africaine ne passera pas seulement par la politique ou l’économie. Il passera aussi par la reconquête du langage du savoir. Voilà le challenge de l’Afrique de demain.
Jonas Tshombela Coordonnateur de la NSCC
